Descartes en Hollande
Retour à la page de Descartes
Abrégé des
6 méditations
Influence
_____________________.___________
Descartes en Hollande
par Gustave Cohen
professeur à la Sorbonne
Cet article fut publié en 1937 pour
le tricentenaire
de la publication du Discours de la méthode.
La Hollande a, avant nous, célébré,
il y a quelques semaines, le troisième centenaire du Discours
de la méthode, dont l'achevé d'imprimer est du 8 juin
1637, car cette nation, petite par le territoire, à moins qu'on
y annexe la mer, où règnent ses vaisseaux, mais grande par
le coeur, n'est jamais en retard aux rendez-vous de l'esprit.
D'avoir été depuis le dernier quart du 16e
siècle, le lieu d'élection de la liberté, et d'avoir
été au 17e siècle le pensoir de deux grands
philosophes indépendants, - Descartes dans le deuxième quart,
Spinoza dans le troisième quart - elle
tire un légitime orgueil.
Or donc, Descartes qui, normalement, devait faire l'ornement de la France
et le patrimoine de deux rois, a passé la partie la plus consciente
de son existence loin d'eux, chez ces misérables républicains
du Nord, où le stathouder même n'est que le premier
fonctionnaire des Provinces-Unies.
Il s'y rend une première fois en 1617, à 21 ans, comme cadet
d'épée, pour y chercher et y apprendre, sous Maurice de Nassau,
la conduite de la guerre. Mais on n'échappe point à son destin;
et celui-ci a pris la forme et la figure du proviseur d'un de ces collèges
qu'il abomine: Isaac Beekman.
À Breda, un problème est affiché
- cela vaut mieux que des injures électorales. Beekman s'y arrête,
et, près de lui, un jeune officier - vaste chapeau à plumes,
justaucorps barré du ruban orange - qui lui demande de le traduire.
Ayant plus la pratique de la mathématique que de l'épée,
qui n'est point encore sortie du fourreau, le Français promet la
solution, que le lendemain il apporte, et Beekman notera dans son journal:
"Hier, qui était le 10 novembre (1618), un Français
du Poitou s'efforçait de prouver qu'en réalité il
n'y a point d'angle."
C'est le prologue d'une existence plus riche de pensées que d'actions.
Puis le rideau se lève sur la Guerre de Trente Ans, où il
s'engage dès 1619, au service de l'empereur Ferdinand II, chef catholique,
après chef protestant, que lui importe! Il forme son expérience
du monde, mais ce n'est pas celui de la fourmilière humaine qui
est le sien: son Monde, c'est l'Univers. Il y est ravi comme en extase
dans la nuit merveilleuse du 10 novembre 1619, en son poële,
c'est-à-dire la chambre chauffée par le grand poële
de faïence, lequel se situe aux environs d'Ulm et non aux Pays-Bas,
comme on le croit généralement.
"Dix novembre 1619 lorsque je découvris les principes d'une
science merveilleuse", est-il écrit en latin dans les Olympicas.
Cette nuit d'hallucinations, dont il a conservé le détail,
il en gardera toute sa vie le frisson. Là, le génie se révèle
au génie, qui prend conscience de lui-même et de l'unité
fondamentale de la Science et de l'Univers, vers laquelle par une marche
plus prudente et plus analytique, nous-mêmes aujourd'hui, lentement,
nous tendons. Un an après la vision se renouvelle et, cette fois
sans doute, c'est la méthode qui apparait et tout cela au jour ou
dans la nuit anniversaire de la rencontre avec Beekman l'Annonciateur,
comme le troisième voyage d'une initiation, qui rappellerait celle
des mystérieux Rose-Croix, dont il a la curiosité et qu'il
ne cessera de fréquenter.
Le deuxième acte, c'est le retour en France et le voyage en Italie,
où l'on suppose sans raison suffisante un pèlerinage à
Notre-Dame de Lorette et une rencontre, qui eût pu évidemment
être émouvante, avec Galilée.
Le troisième acte, comme toujours le plus long
et le plus décisif, est le retour en Hollande, qui s'ouvre par une
visite à Beekman à Rotterdam, en 1628, se continue par un
séjour à Franeker, en Frise, en 1629, où il travaille
à ses Meditationes, et par un séjour plus prolongé
à Amsterdam (1331-1635).
C'est là, dans le modeste appartement du Westermarkt, que
lon peut voir encore, qu'une autre révélation l'attend, celle
de la chair, qu'il a dédaignée pour la pensée et qui
se manifeste à lui sous la forme d'une humble servante, Hélène,
Hélène Jansz, que l'on imagine volontiers rougeaude, sous
sa coiffe blanche, blouse jaune et cotte bleue, comme la laitière
de Vermeer. Baillet, le vieux biographe,
se signe comme devant la chute et la tentation; mais René Descartes
n'avait point prononcé de voeux d'aucune sorte, si ce n'est celui
de se consacrer sans relâche à la recherche de la vérité.
Mais la nuit, l'autre nuit merveilleuse du 15 octobre 1634,
devait laisse rune trace, une jolie petite trace potelée et rose,
Francine, qui fut baptisée à Deventer le 28 juillet, selon
les rites protestants, et inscrite - deuxième horreur - sur le Kalverboeck,
ou registre des veaux, qui est celui des naissances illégitimes.
Père: René Jochems; Mère:
Helena Jans; Enfant: Fransintge, que la maman devait abréger,
suivant l'usage de là-bas, en Sintjé.
Il l'aima, René Descartes, l'enfant de sa chair et de son péché
contre l'esprit. C'est elle qui fait voler les dragons de papier dont
il parle dans ses lettres, ou qui est l'Écho caché parmi
les hautes herbes des dunes de Santpoort. Malheureusement, il la
perdit, âgée de 5 ans seulement, d'une fièvre pourpre,
le 16 de septembre 1640, à Amersfort, et "il en eut
le plus grand regret qu'il eût jamais senti de sa vie". Ce fut
son adieu à l'amour et à la vie humaine - et cependant c'est
à la même période que correspond la rédaction
du Discours de la méthode.
Sans doute s'agit-il d'une oeuvre longuement couvée,
dont le principe remonte aux nuits merveileuses de 1619-1620, dont l'élaboration,
au moins intérieure, est déjà assez poussée
en 1628 pour que Balzac puisse parler d'une Histoire
de son esprit et pour que soit dûment rédigées
les Regulae ad directionem ingenii, mais la rédaction définitive
elle se fait à Utrecht, en novembre 1635, dans le petit pavillon
du Mallebaan (le Mail) dont voici le dessin qui figurera à notre
Expositon de la Bibliothèque nationale.
Petite demeure, grandes idées; d'un coup d'aile, le génie
en repousse les murs jusqu'aux étoiles : ainsi de la chambre de
Spinoza que l'on montre à La Haye, et
qui n'a que la place du lit, de la table et du polissoir de lunettes. Il
ne faut pas beaucoup de place pour bien penser.
En décembre 1636, le contrat d'édition est signé avec
Jean Maire, à Leyde. Descartes reçoit pour honoraires 200
exemplaires. C'est ce que fut payée la "Charte de la raison
humaine". Il ne faut pas en conclure qu'elle ne valait pas plus, mais
qu'elle était inestimable. L'un de ces exemplaires va au disciple
Reneri, qui l'expliquera pour la première fois à ses élèves
de l'Université d'Utrecht, les autres seront pour le P. Mersenne,
correspondant infatigable, Constantin Huyghens, son protecteur hollandais,
P.-C. Hooft, prosateur et poëte, et que sais-je?
Parti des Universités hollanaises, le Discours fera son chemin
dans le monde, suscitant partout des enthousiasmes et des oppositions,
mais ne rencontrant nulle part l'indifférence.
À La Haye, il trouve le chemin des Cours : une belle princesse exilée,
Élisabeth Palatine, le lit et, ô merveille! comprend non pas
seulement le Discours, qui est pour chacun, mais la Géométrie
et la Dioptrique qui le suivent et que seuls les savants peuvent
comprendre. Toutefois elle sollicite des explications et peu à peu
ouvre ainsi au solitaire le chemin de son esprit et de son coeur. Sans
plus. Ne voyez point une intrigue où il ne saurait y en avoir, entre
une princesse de vingt-cinq ans et un philosophe de cinquante, fût-il
gentilhomme.
Et cependant la discussion épistolaire ou orale qui se produit ne
prend point un tour ordinaire et, sans aller au-delà de l'amitié
amoureuse, ou plutôt d'un amour intellectuel, s'oriente vers le Traité
des passions qui en sortira. Elle est malheureuse, il la console, et
pour elle condescend à redonner à la philosophie son sens
ancien d'enseignement de la sagesse et de pratique pour l'exercice de la
vie. Bien plus, il fera à sa princesse et aux ambitions de sa maison
le plus considérable des sacrifices, celui de son isolement, en
l'amenant à accepter pour elles de se mettre au service de Christine
de Suède. Sans cela, se serait-il donc dérobé à
la Cour de France pour se laisser attirer par celle de Stockholm, parmi
les frimas, en un pays où "les pensées des hommes se
gèlent, pendant l'hiver, aussi bien que les eaux"? Le corps
surtout, qu'il n'avait pas très robuste et que Christine, sans pitié,
mandait en sa bibliothèque, à cinq heures du matin. Il en
mourut le 11 février 1650, entre trois et quatre heures, après
huit jours de fièvre.
Les philosophes ne sont faits ni pour les servantes ni pour les princesses.
Il ne leur faut d'autre maîtresse que la Philosophie.
Retour à la page
de Descartes
Abrégé des
6 méditations
Influence
_____________________.___________
Philosophie, éducation, culture
.
Toutes les images ont été
photographiées et numérisées,
les textes numérisés, et l'ensemble
réuni par Pierre Cohen-Bacrie

Les Grands esprits de l'Ère
moderne
Page modifiée le 14 avril 2001

Pierre Cohen-Bacrie

