Premier prix du Concours Philosopher 1997-1998       


Les droits fondamentaux et la démocratie ont-ils une valeur universelle, malgré les différences sociales et culturelles?



par Nathalie Damiot, Cégep de Baie-Comeau


Dans nos sociétés occidentales, il est devenu presque inimaginable de remettre en question la valeur des droits fondamentaux et de la démocratie : nous sommes profondément troublés chaque fois que les médias nous présentent des images choquantes en provenance d'autres pays dont les régimes politiques commettent des actes qui blessent notre conception de la justice, à nous qui pensons avoir trouvé, dans la démocratie, la forme de gouvernement la plus achevée. Nos chefs politiques et spirituels nous rappellent régulièrement leur attachement aux droits de l'Homme et, dans la même foulée, se permettent de fustiger les dirigeants des pays qui se montrent intransigeants face à ces mêmes droits. De nombreux organismes comme Amnistie internationale oeuvrent également en ce sens. Ainsi, les notions de démocratie et de droits fondamentaux sont devenues naturelles dans nos sociétés, voire même banales.

Pourtant, la question n'est pas si simple et nous serions devenus intolérants si nous ne tenions compte des différences entre les peuples. Les coutumes comme les règles de conduite en usage, nous le savons, varient d'une culture à une autre, d'une époque à une autre; or, il est bien évident qu'il y a tout de même consensus sur un bon nombre de ces règles de conduite à tel point que de nombreuses chartes de droits, comme celle de la Déclaration des droits de l'Homme, ont été signées par la plupart des pays. Paradoxalement, certains de ces pays signataires n'essaient pas d'actualiser ces grands principes. Au président Clinton clamant haut et fort que "La liberté d'expression n'est pas le droit inné des Américains ou des Occidentaux, mais le droit inné de chaque être humain" le président Jiang rétorque que "La Chine et les États-Unis ayant des traditions culturelles et historiques différentes, les notions de démocratie, de droits fondamentaux et de liberté sont relatives". On se rend donc bien compte que l'affirmation selon laquelle les droits fondamentaux et la démocratie auraient une valeur universelle et ce, malgré les différences sociales et culturelles, est plus complexe qu'elle n'y paraît au premier abord et demande une mûre réflexion. Pour mieux traiter notre point de vue, le sens du mot "droit" sera inévitablement à éclaircir : qu'est-ce que le droit? Sur quoi se base-t-il? Que sont les "droits fondamentaux"? Et la démocratie? La démocratie et les droits fondamentaux sont-ils un espoir ou une illusion? Et surtout, comment parler d'universalisation de tels concepts lorsque l'on songe à toutes ces différences sociales et culturelles auxquelles nous sommes régulièrement confrontés. Toutes ces questions, incontournables, nous permettront de clarifier notre pensée et de vérifier dans quelle mesure, l'affirmation selon laquelle les droits fondamentaux et la démocratie ont une valeur universelle malgré les différences sociales et culturelles, est justifiée et nécessaire. Outre l'idée du droit comme un ensemble de règles qui régissent les rapports humains, le sens originel de l'adjectif est très suggestif pour notre problématique. En effet, il signifie ce qui n'est ni tordu, ni courbe, bref, ce qui ne comporte aucune déviation. Dans ce cas, le droit aurait-il la fonction de maintenir "droit", de redresser? Et quoi?

Kant nous dit des humains qu'ils sont "insociablement sociables" [1], c'est-à-dire individualistes et réticents aux exigences d'une vie collective. À l'état naturel, en l'absence de tout gouvernement, règne la loi de la jungle; tout est permis dès lors que l'on n'en est pas empêché par un autre. Or, les humains ont besoin de sécurité et de stabilité pour mener à terme les projets que leur nature sociale seule, peut leur permettre d'envisager. C'est pourquoi, l'Homme, porté à s'isoler pour diriger tout dans son sens, ne peut pour autant se passer des autres; il les supporte donc ... de mauvais gré. De cet antagonisme naît le gouvernement et avec lui, le droit, qui cherche à équilibrer les relations humaines par un arbitrage impartial imposé à tous. Ainsi, apparemment opposés au naturel humain, le gouvernement et le droit lui sont conformes.

Mais, dès lors qu'existent un gouvernement et un droit, est-ce à dire que n'importe quelle forme de gouvernement ou de droit serait acceptable? Les gouvernements et le droit évoluent; sont-ils pour autant condamnés à le faire éternellement? Y a-t-il un gouvernement et un droit idéals? Trouver un fondement, une base au droit, nous permettrait d'entrevoir des réponses.

Ici s'affrontent différentes théories; certains prétendirent que la force légitimait tout droit. Cette théorie du droit du plus fort nous vient de Platon qui, dans le Gorgias, nous présente Calliclès, sophiste fougueux et violent. Ce dernier soutient que le droit qui met les hommes à égalité devant la loi est injuste. Selon lui, la véritable loi est celle de la nature. La force est la loi suprême et le droit est identique à la force. Il suggère donc la violence au mépris du droit : " En bonne justice, celui qui vaut plus doit l'emporter sur celui qui vaut moins, le capable sur l'incapable [ ... ] La marque du juste, c'est la domination du puissant sur le faible et sa supériorité admise ." [2]

L'idée du "droit du plus fort" proposée ici est une notion à rejeter ; elle est absurde puisque la force étant relative au domaine de la quantité, il existera toujours une quantité supérieure à une autre et donc un individu supérieur au plus fort. On a aussi pensé que les grands textes sacrés, comme la Bible ou le Coran, pouvaient prétendre être la base du droit. Mais, cette hypothèse est à rejeter elle aussi : ces textes sont variables selon les pays et semblent trop liés aux pouvoirs. Il nous faut donc chercher ailleurs le fondement du droit.

Ne doit-on pas, dans ce cas, songer à l'existence, au-dessous du droit positif et au-delà du droit du plus fort, d'un droit inhérent à la nature humaine et qui serait une espèce d'idéal de justice, dérivant de la raison, "norme ultime de la connaissance et de l'action"? En un mot, n'existerait-il pas un droit naturel, inhérent à la nature de l'Homme?

De nombreux philosophes croyaient en l'existence de ce droit immanent à toute conscience humaine. Déjà à l'arrière-plan de tout le Contrat Social de Rousseau et même très présente au XVIIe siècle dans les théories des Jus naturalistes - on pense à Grotius, Locke ou Pufendorf - ou dans celles de Spinoza qui affirmait le "droit naturel d'exister et d'agir"[3], l'idée de droit naturel s'enracine dans des sources grecques et romaines et plus particulièrement dans le stoïcisme. Cicéron, d'inspiration stoïcienne, nous oriente : " Il existe une loi vraie, la droite raison, conforme à la nature, répandue dans tous les êtres, toujours d'accord avec elle-même, éternelle [ ... ] Elle n'est point autre à Athènes et autre à Rome, point autre aujourd'hui et autre demain. Mais c'est une seule et même loi, éternelle, immeuble (immuable), qui est en vigueur en tout temps et chez tous les peuples, car c'est aussi un seul et même Dieu, maître commun et souverain de tous les êtres, qui en est l'auteur."[4]

Penser au droit naturel, c'est donc penser à un ensemble de valeurs qui sont inscrites dans la conscience humaine, même si les individus ne parviennent pas toujours à les admettre. Et ces principes moraux sont à la base des droits fondamentaux. Mais, qu'entendons-nous exactement sous le vocable "droits fondamentaux"? Nous pourrions les définir comme des droits essentiels et inhérents à l'être humain. Les droits énumérés dans les chartes ont tous leur raison d'être, mais, nous nous bornerons volontairement à ceux exprimés dans l'article premier de la Déclaration universelle des droits de l'Homme: "Tous les êtres naissent libres et égaux en dignité et en droits. Ils sont doués de raison et de conscience et doivent agir les uns envers les autres dans un esprit de fraternité."

C'est, par conséquent et pour plus de clarté, aux droits fondamentaux pris dans le sens de liberté, égalité et fraternité auxquels nous ferons référence dans le cadre de ce travail.

Dès que l'Homme eut pris conscience de ses véritables besoins et de sa situation désormais inacceptable, il revendiqua ces droits, ce qui se traduisit sous forme de révoltes. Les premiers gestes concrets exprimant ces droits furent manifestes à partir du XIIIe siècle et attribuables aux Anglais. En effet, la victoire de Guillaume le Conquérant en 1066 mit fin à l'entrée massive d'envahisseurs, mais imposa aux habitants une monarchie répressive et centralisée. Plus tard, les barons révoltés contre les abus de cette monarchie dictèrent au roi certaines règles sous la forme d'une charte écrite, la Magna Carta (Grande Charte), concédée par le roi Jean Sans Terre en 1215. Cette charte ouvrait la voie constitutionnelle au peuple anglais : " Nous avons d'abord accordé à Dieu et par cette présente Charte nous avons confirmé, pour nous et pour nos héritiers, que l'Église d'Angleterre sera libre et jouira de tous ses droits et de ses libertés sans qu'on puisse les amoindrir... Nous avons aussi accordé à tous les hommes libres de notre royaume, pour nous et pour nos héritiers à perpétuité, toutes les libertés inscrites ci-dessous pour qu'ils les aient et les tiennent, eux et leurs héritiers, de nous et de nos héritiers..." Ce document donnait des garanties claires concernant la liberté individuelle des hommes libres et devait ouvrir la voie à un développement ultérieur de la démocratie. C'est en effet au cours de ce même siècle que l'idée d'élire des représentants reprit racine, des siècles après la fin de la démocratie grecque. À partir de 1265, les représentants des comtés et des communes prenaient le nom de Chambre des communes et, indépendamment des nobles, conseillaient eux aussi le roi. Ceci n'empêcha pas le sang de couler jusqu'au moment où un général du nom d'Oliver Cromwell, établit une république parlementaire. Ce fut l'acceptation du "bill of rights" de 1689 par Guillaume III qui redonnait au Parlement sa place et ses pouvoirs face au roi. Ce geste représenta un pas définitif pour la démocratie parlementaire anglaise moderne.

Le 4 juillet 1776, les États-Unis proclamaient, quant à eux, leur indépendance et se libéraient du joug anglais. Leur Déclaration d'indépendance faisait également référence à l'idée de liberté inhérente à l'être humain : "Nous proclamons les vérités qui suivent comme évidentes en elles-mêmes, que tous les hommes sont nés égaux, qu'ils sont dotés par leur Créateur de droits inaliénables, que parmi ceux-ci se trouvent la Vie, la Liberté et la poursuite du bonheur..."

Dans cette lancée suivit en France la Déclaration des droits de l'Homme et du citoyen en 1789 : "Les représentants du peuple français, constitués en Assemblée nationale, considérant que l'ignorance, l'oubli ou le mépris des droits de l'Homme sont les seules causes des malheurs publics et de la corruption des Gouvernements, ont résolu d'exposer, dans une déclaration solennelle, les Droits naturels, inaliénables et sacrés de l'Homme afin que cette déclaration, constamment présente à tous les membres du corps social, leur rappelle sans cesse leur droits et leurs devoirs [ ...] afin que les réclamations des citoyens [ ... ] tournent toujours au bonheur de tous."

La Déclaration des droits fondamentaux rédigée par les nations Unies en 1948 s'inspire de 1789 et s'appuie sur cette reconnaissance des droits inhérents à la personne comme le droit de liberté. D'autres conventions semblables à celles énumérées plus haut ont vu le jour depuis : citons, entre autres, la Convention contre la torture et autres peines ou traitements inhumains ou dégradants (1984), celle relative aux droits de l'enfant, le programme d'action adopté lors de la quatrième Conférence mondiale sur les femmes (1995 à Beijing en Chine), ou encore la Déclaration de principes sur la tolérance (signée en 1995 par les membres de l'UNESCO).

Indépendamment du lieu et du temps de leur édification, ces chartes pointent dans une même direction; elles proclament solennellement leur foi dans la dignité intrinsèque de l'être humain, quelle que soit sa race, son sexe, sa langue ou sa religion. Et les valeurs sur lesquelles se basent ces chartes sont la voix(e) de l'universel puisqu'elles expriment les besoins fondamentaux de l'organisme comme le respect de la vie ou de la santé et répondent également aux plus hautes aspirations de l'Homme comme le besoin de liberté. En somme, la succession de ces chartes révèle un progrès dans la conscience des individus qui, depuis plusieurs siècles, se battent pour des droits qu'ils estiment détenir; toutes ces chartes se font donc l'écho de la voix de la justice puisqu'elles reconnaissent l'existence de droits fondamentaux basés sur le droit naturel.

Mais ces droits fondamentaux que l'on proclame depuis des siècles, pourquoi sont-ils si souvent bafoués? Une raison que l'on pourrait invoquer serait la suivante : les lois ne sont pas forcément justes puisqu'elles n'expriment les besoins fondamentaux qu'à travers le filtre du pouvoir. L'État, détenteur du pouvoir et à qui incombe la tâche de traduire, de manière objective, les besoins (droits) et les devoirs de chacun dans le respect des lois, n'est pas à l'abri de tout soupçon, comme l'ont dénoncé Marx et Nietzsche.

On le comprend bien, l'État est un mal nécessaire; outil qui maîtrise la violence naturelle de l'Homme, il permet également, selon Hégel, le dépassement de l'arbitraire. En effet, l'Homme tend à maintenir son individualisme, ce qui s'avère dangereux, car cette attitude peut mener au caprice. L'État, au contraire, observe les lois et incarne la raison : "L'essence de l'État est la loi, non point la loi du plus fort, la loi du bon plaisir [...] mais la loi de la raison dans laquelle tout être raisonnable peut reconnaître sa propre volonté raisonnable... L'État est raisonnable parce qu'il parle universellement, pour tous et pour chacun, dans ses lois et que tous et chacun trouvent reconnu par ses lois ce qui forme le sens, la valeur, l'honneur de leur existence ."[5]

En revanche, lorsque Engels et Marx étudient la fonction et l'origine de l'État, leur regard est beaucoup plus critique. Selon eux, l'État est né avec la division de la société en groupes antagonistes. Et la dernière étape historique est marquée par la domination capitaliste. L'État présenté comme un "appareil" au service de la société n'est donc qu'une illusion, puisqu'il sert les intérêts de la classe dominante, soit la bourgeoisie. Et les valeurs sociales qu'il prône ont forcément un goût d'aliénation. Pour dépasser cet antagonisme dialectique, Engels et Marx préconisent la révolution prolétarienne pour une libération économique et politique du genre humain, avec, comme conséquence, l'édification d'une société juste où règneraient les vraies valeurs de liberté, d'égalité et de "coopération" entre les individus.

Au fond, même la critique marxienne observe, dans les principes de démocratie et de droits fondamentaux, des éléments importants de la conscience humaine avançant dans l'Histoire et ayant une valeur universelle puisqu'au coeur des "prolétaires de tous les pays." Si, selon Marx, la liberté ne se réalise qu'au sein d'une société harmonieuse, Nietzsche au contraire, nie tout besoin collectif pour n'exalter que l'individuel. Pour lui, l'État n'est pas et ne sera jamais un instrument d'émancipation et de liberté; il est une machine destructrice : "L'État,c'est le plus froid de tous les monstres froids. Il ment froidement et voici le mensonge qui s'échappe de sa bouche : "Moi, l'État, je suis le peuple." C'est un mensonge! Ce sont des créateurs qui ont formé les peuples et qui ont suspendu au-dessus des peuples une foi et un amour : ainsi ont-ils servi la vie. Mais ce sont des destructeurs, ceux qui tendent des pièges au grand nombre et qui appelent cela un État : ils suspendent au-dessus d'eux un glaive et cent appétits."[6]

Aussi les valeurs de liberté, d'égalité et de fraternité que l'État prône sont fausses. Elles sont, en quelque sorte, la version moderne de l'instinct grégaire et tiennent seulement lieu de morale politique aux faibles, aux sous-hommes, membres d'un troupeau asservi par les États et qui sont incapables d'affirmer leur volonté de puissance : "La morale enseigne à celui-ci à être en fonction du troupeau, à ne s'attribuer de valeur qu'en fonction du troupeau. Les conditions de conservation variant beaucoup d'une communauté à l'autre, il en résulte des morales très différentes."[7]

En définitive, ni pour Marx-Engels, ni pour Nietzsche, l'État ne garantit la démocratie et les droits fondamentaux qui sont, selon eux, utopiques et dépassés; la critique qu'ils en font sera toutefois utile car elle nous invite à examiner l'idéal politique qui se cache derrière.

Quand on évoque l'idée de démocratie, il s'agit nécessairement pour nous de la démocratie libérale. Née dans la "polis" d'Athènes du 5e siècle avant Jésus-Christ, la démocratie est l'autorité (cratos) souveraine du peuple (démos) qui permit - la première - aux Athéniens d'accéder à l'égalité. Oubliée pendant de nombreux siècles, elle fut révisée par John Locke au XVIIe siècle et reprise à partir du XVIIIe par Montesquieu dans De l'Esprit des Lois. En effet, en Angleterre, Montesquieu avait pu observer le modèle de l'institution représentative soumis par John Locke, lequel inspirera à Montesquieu sa théorie des trois pouvoirs , car ce dernier était convaincu que "L'État n'est libre que lorsque le pouvoir est en mesure d'arrêter le pouvoir" ou, quand la raison peut stopper la force. Aujourd'hui, la démocratie est "le gouvernement du peuple, par le peuple, pour le peuple." (Abraham Lincoln, discours de Gettysburg, 1863), c'est-à-dire qu'aucune force étrangère n'impose au peuple démocrate sa Loi. Elle reflète donc, idéalement, l'objectif des droits fondamentaux puisqu'elle cherche à offrir pleinement la liberté, l'égalité et la fraternité à tous.

Pourtant, elle n'a pas toujours eu ce visage. La condamnation de Socrate pour impiété en est une éloquente démonstration : Athènes n'entendait pas laisser le philosophe vivre en ses murs et passer ses institutions politiques et religieuses au crible de son questionnement. La Grèce, pourtant berceau de la démocratie, ne reconnaissait pas de droits aux femmes et laissait également de côté les métèques et les esclaves. Le maintien de l'esclavage des Noirs aux États-Unis pendant plus de 70 ans après la ratification de la Constitution américaine illustre également ce propos. Ce n'est effectivement qu'en 1868 que le président Lincoln abolit définitivement l'esclavage en intégrant des modifications essentielles dans le texte constitutionnel initial. Que dire alors du vote tardif des femmes! Une autre imperfection consiste en ceci que la plupart des pays démocratiques n'ont instauré qu'une démocratie indirecte (par représentation), dans laquelle les citoyens n'exercent que rarement leur pouvoir de décision puisque, la plupart du temps, ils le confient aux représentants qu'ils ont élus. Leur participation à la démocratie se résume alors à un vote tous les quatre ou cinq ans.

Manifestement, la démocratie ne demeure qu'un idéal perfectible. Pourtant, si l'on nous posait la question à savoir si nous sommes en sa faveur, nous répondrions spontanément par l'affirmative; c'est en effet la forme de gouvernement la plus achevée, car elle permet le mieux l'expression des droits inhérents à l'être humain et tend à plus d'égalité, de liberté et de fraternité. Aussi, nous sommes bien conscients que, malgré d'aussi lointaines origines, la démocratie telle que nous l'entendons demeure un phénomène évolutif.

Cependant, il n'est pas besoin de réfléchir bien longtemps pour réaliser que la démocratie est aussi rare et instable. Rare, car encore beaucoup trop de pays sont soumis à la force des armes contrôlées par des autorités religieuses ou militaires. Instable car l'ignorance des peuples, due au manque d'éducation, les condamne à la dictature.

Dans ces pays où règne l'analphabétisme, offrir la démocratie à un peuple qui ne comprend rien aux affaires publiques paraît pure folie. Cette objection faite à la démocratie s'avère sérieuse. Pourtant, l'essence même du système démocratique étant le droit d'expression, cela suppose, par conséquent, un échange mutuel entre les leaders et les individus, une confrontation des idées, ce qui contribue à leur évolution (pour paraphraser le proverbe, des milliers de têtes valent mieux qu'une), voire même à la résolution des conflits. La démocratie a donc un effet pédagogique sur les masses que n'a pas un gouvernement dictatorial et qu'il n'aura jamais. Certes, la démocratie n'est pas infaillible, mais elle tend à être plus universelle dans la mesure où elle conduit à prendre des décisions plus éclairées, ne reposant pas sur le jugement d'un mais de plusieurs; elle mène ainsi, grâce aux respect des droits fondamentaux, à une plus grande égalité. Elle conduit également à la liberté puisqu'elle permet à chacun l'expression de son originalité. Enfin, elle assure la fraternité : au-delà des différences sociales et culturelles, elle reconnaît une même définition de l'être humain; sans degrés, elle fait de l'individu un sujet de droit.

La liberté est un des premiers droits concédés aux Hommes par les chartes. Si difficile à définir, elle est pourtant une norme aussi familière qu'indiscutable dans nos sociétés occidentales. Il est clair que, pour nous, la liberté est l'absence d'entraves; c'est de n'être pas empêché de faire ce que l'on veut, dire tout haut ce que l'on pense sans crainte de représailles, par exemple. Elle s'adresse à l'individu et non à la collectivité contre laquelle il doit se protéger.

Or, tous les pays ne lui accordent pas la même acception; dans certains pays, la liberté n'existe pas ou, si elle existe, c'est sous une forme qui nous semble, à nous occidentaux, inacceptable : l'individu y souffre et ne trouve pas son compte dans une société qui prône une liberté trop collective (nous pensons par exemple au communisme). Devrait-on alors s'imaginer ces peuples heureux dans leur propre mode de liberté si l'on considère que fondamentalement, la liberté c'est "n'être pas empêché de"? Étienne de la Boétie s'est étendu sur la question : "Mais, en vérité, il ne sert à rien de discuter pour savoir si la liberté est naturelle, puisqu'on ne peut tenir personne en servitude sans lui faire du tort et qu'il n'y a rien au monde d'aussi contraire à la nature que le dommage qu'on fait. Il reste donc que la liberté est naturelle et que nous sommes nés non seulement en possession de notre indépendance, mais aussi avec l'inclination à la défendre. Or, si d'aventure nous doutons de quelque façon de cela et que nous soyons tellement abâtardis que nous ne puissions pas reconnaître nos biens ni nos émotions natives, il faudra que je vous fasse l'honneur qui vous revient et que je fasse monter les bêtes sauvages en chaire pour vous enseigner votre nature et votre condition." [8]

La liberté est naturelle et les humains privés de cette liberté souffrent. Le Dalaï-Lama, bien que d'origine orientale, l'a merveilleusement mis en lumière lors de sa conférence à Vienne : "Tous les êtres humains, quelle que soit leur base culturelle ou historique, SOUFFRENT quand ils sont intimidés, emprisonnés et torturés." [9]

Le fondement de la nature humaine se retrouve par conséquent dans la souffrance. Et même si elle est plus ou moins ressentie selon les individus, il n'en reste pas moins qu'elle est présente en chacun de nous. Ceci, des Hommes plus éveillés que d'autres l'ont compris depuis des siècles et ont créé des mécanismes pour que puisse s'exprimer cette liberté, d'où l'institution des droits de l'Homme et leur grande importance. Et contrairement à la pensée de Montesquieu, il serait juste de soutenir que, la "liberté étant un fruit de tous les climats", elle est à "la portée de tous les humains".

Mais si, dans nos pays occidentaux, le respect des droits de l'Homme et la démocratie sont des notions relativement bien acquises et jugées universelles, il n'en demeure pas moins que certains pays irréductibles les nient ou les refusent au nom de leurs traditions culturelles.

Certes, les différences sociales et culturelles existent bel et bien et nous devons être tolérants à leur égard; mais certaines coutumes peuvent nous sembler inhumaines et si l'on peut en comprendre l'origine, on ne peut se résoudre à les admettre dans la mesure où les peuples qui pratiquent ces us confondent ce qui est habituel et ce qui est approprié : prenons l'exemple de l'excision toujours pratiquée dans certains pays d'Afrique comme la Mauritanie. Comment demeurer impassible devant pareils actes? À qui voudra-t-on faire croire que cette attitude est bienveillante?

Dans de tels pays, les dirigeants considèrent leurs coutumes comme des principes de gouvernement et le peuple croit que c'est là la bonne manière de procéder. Nés assujettis, il s'agit là pour ces gens d'une normalité qu'ils perpétuent en éduquant de la même manière leurs enfants. Ils pensent qu'ils sont obligés d'endurer le mal et continuent alors de respecter ces us au lieu d'y renoncer. Ils ont ainsi fait de l'accoutumance leur loi : "Ainsi donc, puisque tous les êtres qui ont le sentiment de leur existence, du moment qu'ils l'ont, sentent le mal de la sujétion et recherchent la liberté, puisque que les bêtes, qui pourtant sont faites pour le service de l'Homme, ne peuvent s'accoutumer à servir qu'en protestant de leur désir contraire, quel malheureux hasard y a-t-il eu qui a pu tant dénaturer l'Homme, seul vraiment né pour vivre indépendamment et lui faire perdre le souvenir de son premier être et le désir de le reprendre?" [10]

Pourtant, ces coutumes ne respectent pas toujours les besoins de l'organisme comme le respect de la vie. Et il n'est pas intolérant de vouloir introduire dans ces sociétés la notion de démocratie et celle des droits de l'Homme puisque, faute d'avoir le choix entre différentes possibilités, on confond la coutume et le bien. Au poids de cette servitude s'ajoute la force de l'habitude.

Le philosophe Dewey se prononce également dans ce sens lorsqu'il souligne "l'illusion naturaliste" dont nous souffrons. Selon lui, nos traditions culturelles sont tellement ancrées dans nos réalités quotidiennes qu'elles nous paraissent naturelles, à tel point que nous les confondons avec le droit. Même Aristote [11] était persuadé que l'abolition de l'esclavage n'était qu'une utopie puisque, pour lui, l'esclavage était tout à fait naturel!

Mais, le manque d'éducation n'est pas non plus étranger à cette situation. En effet, si le peuple attache autant d'importance à ces coutumes auxquelles il croit, c'est peut-être parce qu'on ne lui a pas donné les moyens de comprendre, parce que l'éducation n'est pas assez développée. Les droits fondamentaux passent aussi par le développement d'un véritable système scolaire.

C'est peut-être pour cette raison que la Chine a signé le pacte de l'ONU, mais ne l'a pas ratifié. Que doit-on en déduire? Que le gouvernement chinois se veut maître chez lui, dans le respect de ses coutumes car, selon lui, la conception de la démocratie et des droits fondamentaux qu'on lui oppose serait bourgeoise, circonstancielle, donc relative et non pas absolue comme le prétendait le président Clinton. Refuser la démocratie et les droits de l'Homme en alléguant qu'ils sont l'expression de la volonté occidentale revient à réfuter le droit naturel. Aussi, comme le déclarait le philosophe Léo Strauss : " Le besoin du droit naturel est aussi manifeste aujourd'hui qu'il l'a été durant des siècles et même durant des millénaires. Rejeter le droit naturel revient à dire que tout droit est positif, autrement dit que le droit est déterminé exclusivement par les législateurs et les tribunaux des différents pays." [12]

Et pour que ne s'éteigne pas cette petite flamme sans laquelle il n'y aura plus d'humanité, il demeure essentiel de ne pas laisser mourir l'idée de droit naturel.

Si l'idée de droit naturel et donc, de droits fondamentaux et universels, se profile dès l'Antiquité, on ne peut parler véritablement d'universalisation que depuis le tournant du siècle, depuis que le développement technologique de nos moyens modernes de communication et de transport permet d'envisager une mondialisation des consciences. Dans un tel contexte, affirmer que les droits de l'homme et la démocratie ne sont pas valables d'un point à l'autre du globe, c'est nier la dimension universelle de l'individu, c'est nier la notion même d'humanité, qui, sous peine de racisme, ne peut plus être limitée; et du coup, l'égalité des droits doit transcender les différences individuelles. L'humanité ne compte pas de degrés; non, on ne naît pas plus ou moins Homme et la Seconde Guerre mondiale fut malheureusement le prix à payer pour cette vérité. Certes, il serait légitime d'appréhender cette question des formes politiques de gouvernement, de démocratie et de droits d'un point de vue matérialiste; ceci nous rendrait compte de leur évolution et de leur changement, ignorant ainsi toute leur portée universelle. Mais, l'idéalisme qui nous habite nous fera retenir la permanence du genre humain, la constance de sa souffrance et de ses aspirations. C'est pourquoi nous devrions nous demander si l'inertie des traditions culturelles contribue à l'amélioration du sort des individus ou si, au contraire, elle demeure une entrave à la dignité humaine. Certes, le poids du passé, les conditions historiques, géographiques ou spirituelles, influent sur les moeurs d'un pays. Ces différences sociales et culturelles existent donc et l'on se doit de les respecter. Mais, il s'avère qu'à l'heure de la modernité, ces coutumes ne sont pas toujours appropriées ou acceptables puisqu'elles briment les individus au lieu de contribuer à leur bonheur comme leur fonction initiale l'exigerait. De ce point de vue, il n'est donc pas intolérable de vouloir y promouvoir la démocratie et d'y amener l'institution des droits de l'Homme, car, même s'ils ne demeurent qu'un bel idéal à atteindre, ils sont les seuls garants du bonheur des individus : on ne peut en douter, il fait bon vivre dans les sociétés où la démocratie et les droits de l'Homme sont respectés. C'est pourquoi nous n'avons pas le droit de minimiser l'importance de ces chartes et de ces lois qui nous semblent si familières aujourd'hui; des individus se sont battus pendant des siècles pour les faire valoir; il ne faut pas oublier non plus qu'elles apparaissent bien réelles à ceux qui vivent sous des régimes dictatoriaux.

En somme, il se dégage de tout cela la conviction profonde que, dans nos sociétés parvenues à l'âge de l'universalité , la démocratie et les droits fondamentaux transcendent les différences sociales et culturelles.

Aussi, affirmer une universalité [13] de la démocratie et des droits fondamentaux et ce, malgré les différences sociales et culturelles, c'est croire en une conception plus universelle de l'être humain, seule capable de coordonner l'avenir commun de toutes les races humaines.


NOTES

note 1 KANT, Idée d'une histoire universelle au point de vue cosmopolitique, in La Philosophie de l'Histoire (Opuscules), trad. par Stéphane Piobetta,Paris, Aubier, 1947, p. 64.

note 2 PLATON, Gorgias, Paris, Hatier, 1964, p. 38.

note 3 SPINOZA, Traité Politique, trad. par C. Appuhn, t. II, chap. XX, Paris, Garnier, 1966, p. 39.

note 4 CICÉRON, De Républica, III, 22; nous citons d'après Florence Khodoss, Profil du Contrat Social, de Rousseau , Paris, Hatier, p. 23.

note 5 WEIL, Éric, Hégel et l'État, Paris, Vrin, 1980.

note 6 NIETZSCHE, Ainsi parlait Zarathoustra, trad. par Henri Albert, Paris, Mercure de France, p. 66

note 7 NIETZSCHE, Le gai savoir, trad. par Alexandre Vialatte, Paris, Gallimard, collection "Idées", no 50, 1950, paragr. 116, p. 162.

note 8 DE LA BOÉTIE, Étienne, Discours sur la servitude volontaire, Québec, Le Griffon d'argile, 1994, p. 19.

note 9 Conférence du Dalaï Lama aux Nations Unies sur les Droits de l'Homme, Vienne, le 15 juin 1993.

note = 10 DE LA BOÉTIE, Étienne, Discours sur la servitude volontaire, Québec, Le Griffon d'Argile,1994, p. 19.

note = 11 ST-ONGE, Jean-Claude, La conception humaine, Montréal, Gaëtan Morin Éditeur, 1997, p. 107.

note = 12 STRAUSS, Léo, Droit naturel et histoire, Paris, Plon, 1954.

note = 13 Nous entendons ici universalité au sens de ce qui s'étend à tout le globe et qui concerne la totalité des Hommes.





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Révisé le 1er janvier 2000




Pierre Cohen-Bacrie


                                                                                                   

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